Texte – Papillons de mémoire

Papillons de mémoire (PDF à imprimer)

 

Papillons de mémoire

Laurence Monfroy

 

Certains matins, elle prend ses livres, ses images et elle part vers Notre-Dame d’Espérance. Le nom choisi pour ce lieu clos, sans futur et sans horizon lui parait chaque fois tragiquement ironique. Lorsqu’elle arrive, les lits sont défaits. Un creux marque la place des corps qui trop souvent s’y logent. Un vague fumet de chicorée tente de masquer l’odeur de tout le reste. Elle ne s’y habitue pas. Elle ne s’habituera jamais à cette émanation des corps naufragés.

La télévision déverse déjà sur les vieux le vernis d’une gaieté factice. Des journalistes trentenaires, de jeunes mères de famille, d’aguichantes animatrices s’emploient à donner du sens à cette nouvelle journée qui commence pour eux. Vie par procuration de prisonniers hors du temps…Simulacre de vie qui sort de la boîte et déverse ses bruits et ses couleurs… Leur chambre respire un peu de leur passé entre la commode rustique, les immortelles dans un pot de faïence, la tapisserie au point de croix. Et posées là, comme le sont sur la plage les objets rejetés par la mer, les photos sur les murs, sur la table de chevet, sur la télévision et jusque dans la salle de bains, les photos d’enfants et de mariés, les photos en noir et blanc, en couleur, dans des cadres ovales ou rectangulaires, les photos punaisées, grandes ou miniatures, les photos inondent tout, submergent le présent, attestent – comme s’ils en doutaient – de leur existence. Quelques-uns cependant, et l’on aimerait savoir pourquoi sans oser le demander, vivent simplement dans le chrome et le stratifié blanc des meubles d’hôpital. Pas de courtepointe au crochet, ni de chien en peluche, pas de photo… Ils sont là comme en visite, assis dans le fauteuil de simili cuir près de la fenêtre. A peine un léger désordre dans les couvertures.

L’orthophoniste cherchera sa place tout le matin entre leurs toilettes, leur kiné, leurs soins, la visite du médecin. Elle les enveloppera de mots, capturera pour eux quelques papillons de leur mémoire. Ils essaieront de dire. Certains se repasseront sans fin de petits films du passé qui peu à peu se désincarnent. Peut-être pleureront-ils…

Elle leur donnera son temps, les vouvoiera, remontera leurs oreillers. Ils oublieront un peu leur carcasse qui craque et ploie, s’affaisse et se révolte. Elle écoutera. Ils secoueront la tête et leurs mains trembleront. Elle versera un verre d’eau. Ils boiront à petits coups comme des oiseaux.

Maintenant leur corps est une maison étrangère au fond de laquelle ils sont recroquevillés. Beaucoup d’entre eux attendent son passage comme une visite qui leur est spécialement dédiée. Jamais un ami, jamais un parent, jamais un voisin ne pousse la porte de leur chambre. Ils ont attendu longtemps puis un jour ils ont cessé d’attendre. Les volets bleus et les capucines du jardin, les dunes de Fort-Mahon où glissent les enfants, les tables de belotes cernées d’amis rieurs leur semblent un décor pour une pièce qui ne se joue plus depuis longtemps. Restent la solitude au milieu des autres et le triste miroir de leur affaissement.

Madeleine, quatre-vingt-dix-neuf ans, geint et pleure sans larmes – même ses yeux lui refusent ce soulagement parce que personne ne vient la voir. Ses deux filles sont elles-mêmes en maison de retraite. Dans quel monde vit-elle où ses descendants fondus dans quatre générations sont si nombreux qu’elle a perdu la trame de sa famille, faite maintenant de quasi-anonymes, et confond les nourrissons…

Les lits seront encore défaits lorsqu’ arriveront les plateaux du déjeuner.

Elle ne pourra pas résister alors à pousser la porte de Jean.

Concentré sur l’écran comme chaque jour à la même heure, il mâchonne son repas d’hôpital tiède pendant qu’un grand chef décompose par le menu l’une de ses précieuses recettes : poularde aux truffes, jeunes asperges et sauces crémeuses, braisé de fenouil ou craquant de nougatine… Les jus frémissent dans les casseroles de cuivre. La peau des volailles se craquèle. Les caramels blondissent. Jean a mis son tablier et goûte les fines saveurs.

Elle repartira sans interrompre ce petit rêve du jour.

Texte précédemment publié dans La Lettre n° 26 –avril/mai 2010-bulletin des adhérents des Ateliers Claude Chassagny

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