Texte – Entretiens familiaux et orthophonie

 

L’étrange, quand la clinique orthophonique se confronte à la psychose » Journée d’étude des Ateliers Claude Chassagny le 17 octobre 2009

Atelier : Entretiens familiaux et orthophonie.

A partir du suivi d’un enfant et de ses parents, cet atelier aborde ce qui est en jeu dans des espaces thérapeutiques différenciés et néanmoins reliés.
Caroline Richard, psychologue, Maryse Nauroy, orthophoniste,
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Présentation clinique
Caroline Richard, psychologue :

Le travail que nous allons vous présenter aujourd’hui est le fruit d’une réflexion commune autour de l’intérêt d’un travail de consultation familiale associé à un suivi orthophonique individuel pour un enfant présentant un arrêt de développement et des troubles relationnels importants. Le dispositif est somme toute assez classique mais nous allons surtout mettre l’accent au travers de cet exposé sur l’importance des échanges entre le consultant et l’orthophoniste qui au fond semblent symboliser les relations parentales et donc une possible scène primitive.
Je vais d’abord commencer à vous parler de ma première rencontre avec Antonin dans le cadre de la consultation au Centre Médico-Psychologique, ensuite je vais vous exposer le travail de consultation jusqu’à l’indication de bilan orthophonique, puis l’évolution d’Antonin et de ses parents en vous décrivant deux grandes périodes au cours de ce travail de consultation. Ensuite, Maryse Nauroy va vous parler plus spécifiquement du bilan orthophonique et des séances avec Antonin. Enfin je terminerai par nos échanges qui, me semblent-il, ont permis une élaboration de ce qui se jouait dans chacun des espaces.


Ma rencontre avec Antonin: 1ère consultation

Lorsque je rencontre Antonin la première fois Je suis frappée par son allure étrange, il me fait l’effet d’un extra terrestre; une grosse tête, un petit corps et des grands yeux écarquillés qui me dévisagent sans peur. Antonin vient accompagné de sa mère ; il est âgé de 3 ans et demi. Sa mère est une petite femme à la fois très sympathique et très agaçante. Elle m’explique qu’elle vient sur les conseils de l’institutrice et de la psychologue de PMI. L’institutrice a souligné les difficultés relationnelles d’Antonin: difficulté à regarder, à sortir de sa bulle et à entrer en relation. Madame me dit qu’elle a été inquiète que son fils ne soit autiste. Antonin ne dit que quelques mots, il commence tout juste à parler. A 3 ans, il ne parlait pas du tout mais la mère m’explique que le pédiatre n’était pas inquiet à son sujet et qu’elle même non plus car son fils aîné n’a pas parlé très tôt également. Ce sont les regards extérieurs sur les difficultés d’Antonin qui finalement lui ont permis de se rendre compte des difficultés de son fils. Elle relie ce blocage à la naissance du petit frère d’Antonin qui a onze mois d’écart avec celui-ci. La mère me rapporte également les avis des différents professionnels rencontrés mais qui visiblement ne semblent pas avoir de sens pour elle: il aurait me dit-elle un problème de « cordon ombilical ».
D’emblée Antonin me sollicite et entre en relation mais dans un collage à moi et sans distance et il se coupe de la relation dès qu’il se sent frustré. Il s’agit alors me semble-t-il de refuser les limites que je lui donne et les sentiments de frustrations qu’il peut éprouver alors. Il peut alors se mettre très en colère, renverser des objets (chaise par exemple). Sa mère semble alors complètement dépassée voire terrorisée par son enfant et donc terrorisante (ce qu’elle va d’ailleurs me montrer pendant un certain temps dans les consultations). Sinon, Antonin ne joue pas, tourne en rond, explore succinctement le matériel de mon bureau, s’intéresse un peu aux livres mais passe rapidement d’une chose à une autre sans pouvoir se poser et semble avoir besoin de l’adulte pour initialiser un jeu. Antonin ne supporte pas quand sa mère me parle, il semble rechercher des relations exclusives. Il peut se montrer agressif vis à vis de son petit frère. La consultation me donne l’impression d’un arrêt de développement lié peut être à un désinvestissement de cet enfant lié à la naissance du petit frère que nous appellerons Félix. La relation mère-fils telle qu’elle apparaît dans la consultation est pour le moins intrigante. Madame lui parle sans cesse et très fort (est-ce une manière de rester en lien avec lui?), elle se montre d’une grande maîtrise vis à vis de lui comme s’il lui faisait peur et donc se montrant du même coup terrorisante. Elle va provoquer chez moi un sentiment d’agacement probablement dans les moments d’identification à Antonin. Quant à Antonin j’ai l’impression qu’il me fait vivre ce que sa mère lui fait vivre, c’est-à-dire : il me colle (comme sa mère le colle) ou alors ne supporte pas quand sa mère me parle et que lui soit exclu (de même sa mère est en permanence en lien avec lui, elle ne le lâche pas). Nous convenons de nous revoir assez rapidement avec le père.

 

2ème entretien

Lors de cette consultation, le père évoque les difficultés de langage et de relation qu’il met en lien. Le père se montre d’emblée coopérant et timide s’exprime peu mais a bien perçu les difficultés de son fils. Les parents vont beaucoup insister sur les aspects physiques et très séducteurs de Félix le petit frère d’Antonin qui visiblement les a séduit. Cela me donne le sentiment qu’Antonin a cessé d’exister aux yeux de ses parents qui semblaient captés par le dernier né. Pendant la consultation, Antonin se met à dessiner et le père écrit le prénom de son fils sur la feuille, Antonin essaie de repasser sur les lettres que son père a tracé. Le père essaie de jouer avec son fils à un jeu de construction. La relation d’Antonin avec son père me semble plutôt positive même si celui-ci évoque sa difficulté à comprendre et être en relation avec Antonin. En toute fin de consultation il évoque le seul point positif d’Antonin: « il est costaud, on en fera un sportif » et remarque l’évolution positive d’Antonin qui selon lui parle plus. A l’issue de cette consultation, je propose aux parents des consultations régulières afin d’offrir un espace de séparation mère-fils et d’aide à la relation père-fils. Il me semble alors primordial qu’ils puissent investir cet enfant un peu plus positivement que ce qu’ils évoquent là. Ils me semblent assez blessés narcissiquement par les difficultés d’Antonin.
2-Evolution des consultations et indication du bilan orthophonique.
Je distingue deux périodes au cours des consultations : une première période que j’ai appelée « la période tourbillon » qui a duré 7 mois et une deuxième période, de 3 mois, que j’ai appelée « la période de retrait ».

La période tourbillon

Au cours de cette période, les consultations vont se dérouler toujours sur le même mode : c’est-àdire, elles sont extrêmement bruyantes, Antonin passe d’une chose à une autre sans pouvoir se poser sur une activité, il ne fait pas attention à ce qui se passe en lui, ni à son corps ni même à son environnement (il semble vouloir fuir sa vie interne) mais par contre il me montre des choses (les meubles de la maison de poupées) et fait des cadeaux à sa mère et à moi. Les consultations sont extrêmement pénibles : Madame ne cesse de parler à son fils d’une voix forte et le rappelle sans cesse à l’ordre, elle est dans une grande maîtrise vis-à-vis de lui, ne supportant pas qu’il se salisse, amène d’ailleurs un tablier qu’il doit mettre lorsqu’il dessine au tableau véléda . Je m’identifie alors à Antonin et ressens les interventions de la mère comme intrusives et insupportables. Il règne dans mon bureau un brouhaha qui me laisse épuisée après chacun de leur passage. J’ai souvent l’impression que madame vit son fils comme un objet dangereux, comme une bombe ou alors une patate chaude, d’où sa grande maîtrise et sa difficulté à le lâcher. Le père, moins présent que la mère durant les consultations, permet souvent que des éléments de l’histoire familiale se disent et les consultations s’étoffent alors plus même si je ne suis pas sûre que cela permette une certaine élaboration de l’histoire familiale. Lors d’une consultation au début du suivi, où je vois les deux parents seuls, le père va me parler de la façon dont la parole circule dans sa famille : un frère bizarre, un peu à part, dans son monde. Celui-ci lui fait penser à Antonin. Ensuite, il me parle de son père qui ne disait rien (il a même tu qu’il a eu une attaque cardiaque à ses enfants!) et d’un autre frère qui lui peut dire des choses extrêmement violentes. La mère va parler de son rapport au langage un peu plus tard au cours du travail de consultation ; elle décrit les difficultés de ses parents à mettre des mots sur ce qui se passe. Elle va également me dire que petite fille elle parlait beaucoup, peut être me dit-elle pour combler le vide de mots dans lequel elle était (est-ce pour cela qu’elle parle sans cesse à Antonin comme pour réparer la petite fille en elle ?).
La mère d’Antonin devient plus supportable pour moi lorsque je comprends à quel point ses exigences vis-à-vis d’Antonin sont liées à sa blessure narcissique : cet enfant ravive ses blessures à elle de petite fille. Mon idée va être alors de montrer à cette mère les aspects positifs de son fils afin qu’elle puisse l’investir ou le réinvestir et ainsi avoir le sentiment d’être une bonne mère. C’est d’ailleurs ce qu’elle va essayer de me montrer durant les consultations par exemple en exigeant d’Antonin qu’il ne se salisse pas et qu’il se conduise bien : toutes ses interventions vis-à-vis d’Antonin sont des interdictions ou des exigences de bonnes conduites notamment autour de la propreté dans un souci vis à vis de moi et de mes biens et de ce que je vais penser d’elle en tant que mère. Elle devient également plus supportable dès que je comprends à quel point elle est terrorisée par lui : représente-t-il des parties violentes et dangereuses projetées d’elle-même ? (Il occupe la même position qu’elle dans la fratrie).
Durant cette période, Antonin va beaucoup me faire de cadeaux, il prends les meubles de la petite maison de poupée et me les pose sur les genoux ce qui ne manque pas de faire réagir sa mère qui lui crie alors : « Antonin n’encombre pas madame Richard avec les jouets et puis tu vas les faire tomber et ils vont se casser ». J’interviens alors en psycho-dramatisant : « Oh des cadeaux, vous avez un fils bien généreux ! ». Petit à petit Antonin me fait des cadeaux ainsi qu’à sa mère qui les accepte maintenant pendant les consultations et j’ai même la surprise une fois de constater, lors d’une consultation avec le père, que la mère voyant le père prêt à refuser les cadeaux d’Antonin, dise à son mari : « Mais enfin ce sont des cadeaux voyons ! ». Pendant cette période, j’essaie d’exister car souvent pendant les consultations Antonin et sa mère sont toujours liés (la mère s’adresse en continu à Antonin) et moi je me sens mise au dehors. J’essaie malgré tout de travailler les liens avec l’histoire de la mère afin de délier les éléments de chacun.

Dans le courant du mois de décembre, je propose aux parents un bilan orthophonique pour Antonin probablement intuitivement pour trianguler dans la réalité la relation mère-fils à un moment où cela me paraissait plus acceptable pour la mère et pour ne pas rester seule dans ce traitement. C’est donc à ce moment là que je parle d’Antonin à Maryse Nauroy, orthophoniste (je lui laisse le soin de vous parler de sa rencontre avec Antonin). Les consultations se poursuivent et elles vont se ressembler même si comparativement au début des consultations, les colères liées aux sentiments de frustrations ont cessé. Le lien de la mère avec Antonin lui reste le même me semble t-il : Il existe une grande surveillance des deux parents vis-à-vis d’Antonin (feutres, ciseaux) et une insistance sur la politesse, l’éducation et la propreté. La mère notamment est très soucieuse de l’image qu’elle veut me donner. Antonin commence à ébaucher un jeu de pirates et de princesses avec les petits personnages de mon bureau et madame a presque peur pour de vrai (il s’agit d’une scène de bagarre). Elle me montre alors à quel point elle fuit sa vie interne comme Antonin. Je dis alors à Antonin pendant la consultation : « Oh ta maman a peur comme si c’était pour de vrai ! ». Antonin commence également à montrer à sa mère qu’il est capable de faire des choses et qu’il a envie d’être grand, en réponse celle-ci resserre souvent les liens. C’est dans cette période que nous décidons, Maryse Nauroy et moi avec les parents d’un traitement orthophonique à une séance par semaine. Je reste réservée quant à l’acceptation de l’espace individuel étant donné les liens serrés de la mère avec son fils (j’avais au départ plus imaginé un groupe thérapeutique) mais il me semble néanmoins important de pouvoir offrir un espace séparé à Antonin tout en maintenant les consultations au même rythme (tous les 15 jours), à un moment où il se séparait un peu de sa mère et me montrait, ainsi qu’à sa mère, ses désirs d’autonomie.

La période de retrait

Pendant cette période d’avril à septembre 2008, Antonin va être très en retrait : il va jouer avec les voitures qu’il va aligner et faire avancer ou les mettre dans le hangar de la ferme. Ses « jeux » sont répétitifs et accompagnés de sons et bruitages divers (portes qui claquent, bruit de moteurs). Pendant les consultations, il laisse le plus souvent sa mère s’exprimer à son sujet et ne se manifeste plus dans un collage physique auprès de moi ou en tout cas beaucoup moins. Il ne vient plus se mettre entre sa mère et moi, il se contente d’aligner ses voitures et de produire des sons.
Les consultations se déroulent souvent sur le même mode, c’est-à-dire : – Soit, la mère d’Antonin me parle de ses inquiétudes au sujet de son fils et dans ces moments Antonin continue de « jouer » un peu en retrait mais il témoigne de son écoute de ce qui se dit entre sa mère et moi, notamment dès lors que le sujet l’intéresse il peut même « participer » à la discussion (par exemple sa mère me parle de la propreté pas encore acquise et Antonin devient plus présent à ce moment là : il dessine un bonhomme et va montrer à sa mère qu’il veut faire des choses tout seul). – Soit, à d’autres moments, la mère d’Antonin reste silencieuse et observe son fils qui aligne ses voitures et les fait rouler en produisant des sons de moteurs qui vrombissent. Les consultations sont particulièrement éprouvantes car il règne une atmosphère lourde et je dois souvent lutter contre l’ennui. Je suis souvent assez active durant les consultations et j’essaie souvent de psychodramatiser les « jeux »d’Antonin qui lui est en retrait et fait rouler une voiture sur le rebord d’un meuble: « elle va où cette voiture ? », « qui la conduit ? ». En fait j’ai l’impression de me retrouver parfois dans la même position que la mère d’Antonin c’est à dire de ne pas lâcher Antonin. L’orthophoniste me parle de son vécu identique dans les séances, de son inquiétude et de son ennui (je reviendrai plus longuement sur ces échanges qui, me semble-t-il, ont une importance considérable dans le traitement). Il me semble alors qu’Antonin s’isole et expérimente quelque chose de ce que Winnicott a décrit dans son article « la capacité d’être seul ». Il semble tenter de s’individuer, de se séparer.

En présence de l’autre Antonin peut éprouver la solitude dès lors que des moments de vide se créent. Un espace vide de parole qu’Antonin va pouvoir remplir. Je vais maintenant laisser la parole à Maryse Nauroy qui va vous parler du bilan et des séances avec Antonin.
Maryse Nauroy, orthophoniste :
Ma première rencontre avec Antonin et sa mère ressemble au passage d’un tourbillon dans mon bureau tant l’agitation est grande. Pendant le temps d’entretien où je les reçois ensemble, l’enfant touche à tout, fait beaucoup de bruit et sa mère s’adresse à lui constamment en parlant très fort. Paradoxalement, ses propos qui semblent vouloir le canaliser provoquent l’excitation. Je les ressens comme effractants. Elle m’indique qu’elle est obligée de lui parler fort, « si non, il est dans sa bulle », dit-elle. Et dans ce tourbillon agit et sonore, peu d’échange possible, ni avec la mère, ni avec l’enfant.
Lorsque Caroline Richard m’a demandé de rencontrer cet enfant, dans notre réflexion, le temps du bilan orthophonique a été pensé aussi avec l’objectif d’appréhender comment cet enfant est en relation lorsque lui et sa mère sont séparés. Je propose donc de rencontrer un peu Antonin seul. La mère lui annonce son départ du bureau, mais sans rien lui exprimer de la permanence de leur lien. Elle lui transmet, en quelque sorte, un vide de représentation de l’absence. Antonin resté seul avec moi se montre plus posé et plus en relation. Il joue en manipulant, en répétant des vidages-remplissages, en répétant aussi des chutes et ramassages d’objets. J’observe que dans ces jeux là, il ne s’isole pas vraiment, il nomme et commente un peu, sollicite mon attention, est attentif à mes actions et à mes verbalisations. Si j’anime un petit personnage, il regarde. Il tente lui-même assez furtivement une ou deux ébauches de scénarios. Avec le ballon, il joue seul, puis l’alternance s’instaure mais dès qu’il me lance le ballon il supporte mal, de ne plus l’avoir en mains et de devoir attendre une seconde, le temps je le réceptionne et le lui ré-adresse. Au rendez-vous suivant, c’est le ballon qu’il reprend en premier. Mais cette fois il me l’adresse, peut attendre que je le lui retourne et il explore aussi les variations de trajectoires. Du jeu s’est créé, rendu possible par l’instauration d’un peu de différenciation et de distance. Dans toutes ces activités, Antonin s’adonne à la production de bruits, heurte constamment les objets au sol ou sur la table comme pour éprouver leur résistance et rechercher le bruit des chocs. Après avoir fait chuter un petit carillon avec le ballon, ce qui fit grand fracas, et sans doute lui fit peur, il reproduit cette séquence dans un long jeu répétitif qui allie le mouvement de chute et le son. Que je l’accompagne dans ce jeu-là l’intéresse.
Les fluctuations de l’expression verbale d’Antonin sont à l’image de ce qu’il a montré en jouant : Il est souvent en écholalie. Cependant émergent aussi des répétitions un peu nuancées, un peu différées, que je situerais aux portes de l’imitation. Apparaissent aussi, des fragments d’énoncés d’emprunt qu’il prononce d’une voix soudainement plus aiguë et qui n’est pas sans m’évoquer celle de sa mère. Des protomots accompagnent l’action : « voilà », «encore », « attention ». Il peut parfois nommer, commenter, questionner avec une phonologie très altérée mais en étant bien en interaction : « ils sont là plus, n’a plus », « est le lion ça ? », « est c’est entend ? ». Le « je » est soit absent, soit ébauché, soit plus clairement signifié. Son usage des pronoms et adjectifs possessifs, alterne de nombreuses productions en miroir (« ta maman » lorsqu’il nomme sa mère) et d’autres traduisant l’altérité (« de z’m’assis » en réponse à mon conseil).
Pour notre deuxième rencontre, la mère indique qu’il faut qu’elle soit là car cela se serait mal passé sans elle au rendez-vous précédent. Mère et enfant produisent la même agitation. Dans un second temps, je vois Antonin seul. Lorsque le rendez-vous se termine, il proteste vigoureusement (« non ! pas maman ! ») et il exprime son mécontentement en donnant des coups de pieds dans la porte. La mère, qui a perçu ces bruits depuis la salle d’attente sait avec certitude ce qui a dû se passer : Antonin voulait sortir du bureau et je cherchais à l’y retenir.
Nous sommes amenées à réfléchir en équipe. Antonin peut certainement bénéficier, en plus des entretiens parents-enfant ou mère-enfant assurés par Caroline Richard, d’un espace thérapeutique orthophonique pour lui seul. Sa mère n’est pas prête à cette séparation. Certains dans l’équipe pensent qu’elle ne le supportera pas et le mettra en échec d’une manière ou d’une autre.
Avec ce dispositif qui sépare dans la réalité et instaure des liens, l’élaboration de la séparation-individuation sera en œuvre dans les entretiens familiaux et dans les séances d’orthophonie et dans l’articulation entre ces deux espaces.


Qu’en est-il des séances d’orthophonie ?

Antonin est dans un travail intense de séparation psychique dans les séances d’orthophonie. Je vais essayer de vous en retracer brièvement les étapes sous plusieurs aspects : – la manière dont lui et sa mère se séparent en début de rendez-vous. – les explorations d’Antonin en séances et notamment l’intrication entre image du corps et appropriation du langage.

Une modulation progressive des débuts de séances :

Dans les premières séances, et cela durera plusieurs mois, la mère orchestre à sa manière, la rencontre en salle d’attente. Ce n’est pas un moment de transition pour une séparation. Elle est loin de son enfant et l’interpelle dès mon arrivée : « Antonin, Antonin, regarde qui est là, c’est Mme Nauroy ». Elle est toute occupée à s’agiter, agiter son fils et à m’éviter. Je dois à chaque fois insister pour la saluer, échanger quelques mots. D’une certaine manière, cette mère me terrorise. Dans cette période, c’est au cours d’un échange avec Caroline Richard que je réalise combien cette mère me terrorise tout autant qu’elle est, ellemême, terrorisée ; ce qui me permet à nouveau d’éprouver de l’empathie à son égard. Progressivement, un peu d’espace se créé, Antonin est un peu moins propulsé par cette maman qui semble finalement apprécier que je la salue en premier mais qui a toujours besoin d’une prédiction à la minute près, de ce que sera la durée de la séance. Après que j’ai rencontré son père, l’enfant pourra verbaliser la séparation « viens chercher tout à l’heure, maman », propos qui toucheront beaucoup sa mère et auxquels elle répondra de plus en plus chaleureusement. A partir de là, Antonin reste plus longtemps en séance, tout en verbalisant une anticipation de la fin : « quand fini, va voir maman ? ». De même, la mère et l’enfant partagent maintenant un moment privilégié lorsqu’ils sont ensemble en salle d’attente.

Les explorations d’Antonin en séances :

Dans une des toutes premières séances d’orthophonie d’Antonin, je dessine un bonhomme au tableau. Et là, que je dessine et nomme des oreilles semble avoir pour lui l’effet d’une véritable révélation. Voilà donc que si nous avons des oreilles, c’est que l’on peut s’entendre. Et Antonin cesse définitivement de heurter les objets. Il commence à dessiner, lui aussi des bonhommes, et je peux vous dire qu’ils ont de grosses oreilles.
Lors des séances, Antonin passe en revue de manière assez ritualisée certaines activités. Il transvase longuement des jetons dans des boites, il reproduit souvent des jeux de chutes et particulièrement celui consistant à faire tomber le carillon, activité qu’il annonce : « taper le ballon » dit-il.
Ensuite, apparaît une période au cours de laquelle Antonin passe de longs moments à s’isoler, allongé au sol, observant, alignant un bus en jouet et des petites voitures, en produisant des bruitages répétitifs très particuliers (c’est à mi chemin entre l’imitation d’un moteur ayant des ratés et celle d’un lavabo qui se vide). Cette période de retrait, est si intense, si troublante qu’elle me semble durer une éternité. Nous en parlons à plusieurs reprises. Cette apparente régression m’inquiète. Caroline Richard, pour sa part, mentionne que si Antonin se déprime, ce peut être un signe d’évolution. Certes, mais ces longs moments aux côtés de cet enfant qui maintenant s’isole dans des jeux stéréotypés et énigmatiques…Être dépositaire de cela est éprouvant. Je déprime en peu moi aussi… Je m’ennuie… Ai-je besoin de me protéger lorsque je récupère dans la boite de jouets des petites barrières que j’installe entre Antonin et moi ? Toujours est-il que ce geste l’intéresse grandement. Et il m’assigne désormais comme tache d’ouvrir et fermer les barrières sur ses ordres, pour faire passer les petites voitures de part et d’autre de nos territoires. C’est lui qui contrôle, dans un téléguidage à mon égard qu’il me semble, pour le moment, important d’accepter. C’est dans ce mouvement-là que je note une profusion des pronoms « moi » et « toi » (marque d’altérité qui côtoie encore des inversions pronominales) ; l’apparition d’une phrase qu’il utilise abondamment depuis : « attends un peu » (que j’entends comme « laisse moi faire » et également comme une anticipation ) ; et le besoin de recourir plus généralement à des notions spatiotemporelles.
Quand Antonin a pu s’installer vraiment dans sa thérapie orthophonique, il a aussi souhaité mettre son manteau avant de sortir du bureau. C’est donc un mouvement d’autonomie qu’il inscrit dans sa séance. Il lui faut trouver le moyen, d’abord de mettre son manteau seul, puis d’en utiliser la fermeture éclair. Il me demande de l’aide et je note que dès que je touche son manteau, il lâche prise, devient tout mou, attend que je fasse à sa place. Petit à petit, il essaie lui-même, a de moins en moins besoin de mon aide. Et un jour, il y arrive entièrement lui-même. Il en est ravi, s’admire dans la glace. Aux séances suivantes, il s’essaie à mettre sa cagoule, s’y perd d’abord involontairement puis par un jeu de cache-cache. C’est dans cette même période qu’il passe, dans une recherche active, du bonhomme têtard au bonhomme dont la tête et le tronc sont distincts et qui ensuite porte des vêtements. Les pronoms utilisés en miroir ont disparu. C’est aussi dans cette même période que je comprends beaucoup moins ses propos. C’est en fait un progrès immense, car Antonin s’aventure ainsi à des paroles qui quittent l’accrochage à l’ici et maintenant, qui tentent de me parler d’ailleurs, d’avant et du futur aussi… Apparaissent aussi des questionnements sur le manque (le zéro = rien, les intervalles, les objets qu’il scotche, la confrontation aux limites…).
Antonin n’est-il pas en pleine expérimentation de ce à quoi sert le langage, supporter l’absence et atténuer le manque par la construction de liens que permet la symbolisation?
La clinique orthophonique nous amène fréquemment à côtoyer les multiples facettes de cette construction fondamentale qui lie individuation, altérité psychique, premiers jeux et germination des premiers mots. C’est cette construction là que nous accompagnons dans les suivis précoces ou que nous remettons au travail avec des jeunes enfants qui, comme Antonin, ne sont pas encore véritablement « entrés dans le langage », ou encore avec d’autres dont le langage s’est développé dys-harmonieusement.

Caroline Richard, psychologue :

Je vais maintenant reprendre la suite et aborder le travail d’échange entre l’orthophoniste et moi même qui me semble t-il a permis l’élaboration de la problématique de séparation-individuation d’Antonin.
Je voudrais tout d’abord souligner l’importance du dispositif de consultation associé à un espace différencié pour l’enfant surtout dès lors que l’on a à faire à une problématique de séparation-individuation (problématique de différenciation). En effet, ce dispositif permet de trianguler dans la réalité dans des situations où justement cela pose problème. L’autre avantage me semble-t-il est de pouvoir échanger avec un tiers et pouvoir ainsi s’extraire du collage et des empêchements à penser dans lesquels on peut être pris avec ce type de patient. En ce qui concerne Antonin et ses parents un certain temps (4 mois) et de travail de consultations ont semble-t-il été nécessaires pour que la séparation dans la réalité soit plus ou moins acceptée. Un début de séparation psychique a peut être été rendu possible par les consultations malgré l’impression d’indifférenciation que j’avais durant ces dernières. L’ambivalence par rapport au traitement a également reflété la problématique de séparation: la mère l’a joué dans la réalité en participant au bilan (le premier rendez-vous de bilan orthophonique se serait mal passé pour Antonin selon elle). Elle a ensuite dénié sa participation au bilan me disant en parlant de son fils que madame Nauroy « l’a prise toute seule ». Mais l’expression de cette ambivalence a semble-t-il été importante pour la mère dans son acceptation du traitement (elle va également maîtriser l’horaire des séances pendant un certain temps).
Dans un deuxième temps, je voudrais insister sur l’importance des échanges entre l’orthophoniste et moi-même. Ces échanges ont permis de faire circuler ce qui se passait dans chacun des espaces et permettaient une mise en sens de ce qui s’exprimait là. Au fond, des éléments semblables pouvaient s’exprimer dans chacun des espaces ; mais néanmoins ces espaces n’étaient pas confondus car différenciés. L’orthophoniste et moi même pouvions entendre le matériel de façon différente. Le consultant et l’orthophoniste vont chacun accueillir les éléments non psychisés et essayer de donner un sens à ce qui se passe. Les échanges du consultant et de l’orthophoniste vont permettre d’élaborer des éléments qui jusqu’alors n’avaient pu se psychiser.
Illustration clinique: Maryse Nauroy me parle d’Antonin et de son inquiétude à son sujet car il est très en retrait pendant les séances et elle est très éprouvée, ressent de l’ennui (cela correspond à la période dite de retrait). Je lui fais part de l’isolement d’Antonin dans la consultation et du même sentiment d’ennui que je ressens. La mère peut également être très silencieuse et les consultations sont pesantes. Au cours de cet échange, j’ai le sentiment que peut être l’isolement d’Antonin au sein de son espace individuel est comme une possibilité de s’approprier un espace interne de se séparer de sa mère. La mère d’Antonin est très intrusive, lui parle en continu et lui ne parle pas. Elle ne supporte pas le vide car il n’y en a eu que trop (vide de parole de ses parents peut-être). Dans l’espace de consultation la mère devenant plus silencieuse, elle n’est plus dans la maîtrise continuelle de son fils mais elle peut laisser un espace vide où la parole ne vient pas en permanence remplir l’espace.
Les échanges ont permis de mettre en sens les éprouvés dépressifs de l’orthophoniste et les miens comme étant des éprouvés projetés d’Antonin à l’intérieur de son espace interne, dans un mouvement d’individuation. Antonin semblait comme s’isoler de Maryse, la mettre dehors et lui faire éprouver ce que lui même éprouvait et qu’ils sont deux être séparés. L’écoute de l’orthophoniste de son contre transfert (ses sentiments dépressifs en séance) et notre échange nous ont permis de réaliser qu’Antonin était en train d’éprouver la solitude en présence de l’autre. Dans la même période Antonin va devenir de plus en plus autonome et va vouloir faire de plus en plus de choses seul.


Conclusion et ouverture:

Nous avons voulu montrer dans cet exposé tout l’intérêt que peut représenter le dispositif de deux espaces thérapeutiques différenciés pour des enfants souffrant de troubles de la symbolisation ou pour le dire autrement de difficulté de séparation-individuation. Mais ceci nous amène plusieurs interrogations que nous voudrions soulever ici avec vous.
– Première interrogation portant sur la question de la séparation psychique. Est-ce que nous pourrions dire alors qu’il suffit d’une expérience de séparation dans le réel pour qu’une séparation psychique puisse se faire (advenir)? L’expérience avec des enfants psychotiques tend à nous montrer que la réponse n’est pas si simple!
– Deuxième interrogation portant cette fois-ci sur le transfert des parents sur le consultant et l’orthophoniste comme couple parental. C’est à dire le réel de la séparation des espaces est-il nécessaire pour que le travail de symbolisation puisse se faire et qu’un espace psychique puisse exister?
Ce travail ne serait-il pas possible avec une seule personne, puisqu’il est possible qu’une seule et même personne puisse incarner plusieurs personnages dans le transfert?
– Nous pourrions aussi échanger autour de l’intrication entre séparation psychique et accès au langage. Alors qu’au tout début de la vie la mère et l’enfant sont dans une relation fusionnelle, petit à petit une distance et une différenciation vont se faire. Cette émergence de l’enfant en tant qu’être séparé est nécessaire à l’apparition du langage. Quand ce processus est entravé, cela concerne-t-il une profession en particulier et laquelle ? Psychologue, orthophoniste, psychomotricien ? Ou cela concerne-t-il d’abord la personne à qui la demande est adressée ?

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